Lettre du Front #4


Votre absence de réponse, Monsieur le Maire m’attriste mais ne me surprend pas. Vous êtes, finalement, vous aussi comme la majorité des Français et ce qu’il advient de vos compatriotes ne vous concerne que peu. Il est vrai que l’Afghanistan est loin, et nous ne sommes d’aucun poids électoral dans votre circonscription. Cependant, je me permets de vous rappeler votre devoir d’élu que trop d’entre vous avez oublié ; si l’un de vos administrés tombait au champ d’honneur, Monsieur le Maire, en tant que représentant de la société civile, vous aurez le privilège d’accompagner l’autorité militaire pour prévenir la veuve ou les parents. Le devoir de Maire n’est pas toujours réjouissant. Aussi, ne soyez pas surpris si la fraicheur de l’accueil est à la hauteur de l’intérêt que vous nous portez.
De loin mais aussi paradoxalement de très près nous avons assisté aux scènes de liesse pour l’accueil des deux journalistes sur le sol Français. Je m’en réjouis difficilement. Ils n’ont pas été libérés, ils ont été relaxés par les insurgés. Il faut comprendre par là qu’ils ont servi de monnaie d’échange. Dans ce pays, rien n’est gratuit. Nous ne savons pas le prix payé, peu importe. Notre seule certitude est que nous, sur le terrain, nous allons payer le prix fort, le prix du sang des soldats. Ce n’est pas ce qui m’importune, si c’est cela que la République nous demande, nous sommes à son service. Ce qui m’insupporte violemment c’est l’attitude des deux journalistes.
Il se trouve, malencontreusement qu’en décembre 2009 j’étais à Kaboul. Je puis témoigner des tourments des angoisses et des exaspérations que ces deux journalistes ont suscités. L’officier en charge de leur voyage se plaignait de leurs provocations. Ils s’affranchissaient sans cesse des règles élémentaires de sécurité sans gagner une once d’autonomie qui leur était pourtant largement garantie. Déclarer maintenant qu’ils n’étaient pas prévenus que l’Afghanistan était dangereux, c’est avouer qu’ils sont sourds, aveugles et illettrés, ce qui pour des journalistes est regrettable et certainement pas une marque de professionnalisme. Proclamer de la sorte que l’armée ne les avait pas prévenus, c’est nous jeter à la figure la mort, alors inutile, de nos 64 camarades tombés au combat. Il est surtout affligeant qu’ils n’aient pas un geste, pas une parole vis-à-vis de ceux qui ont ou vont payer de leur vie les conséquences de leur inconséquence. Auront-ils la décence d’accueillir le prochain cercueil à l’aéroport ? Verra-t-on la même foule journalistique pour s’émouvoir de ce retour prématuré ?
Ce soir la bataille fait rage. J’ai cru un instant qu’il y avait un orage de l’autre coté de la montagne, pourtant le ciel est calme et étoilé. C’est la lumière des obus de mortier éclairants. Elle permet aux yeux amis de débusquer l’ennemi insidieux qui tente d’infiltrer le dispositif pour y faire exploser sa ceinture suicidaire. Le capitaine ne dormira pas. Tant que tout le monde ne sera pas à l’abri, il ne trouvera pas le sommeil. Et ce soir le danger rôde dans la nuit.
Tous rêvent d’un coin tranquille et léger. La veste de protection pèse sur les épaules. Même ceux venus pour l’aventure, la souhaiteraient moins pénible. Ce n’est pas le danger qu’ils redoutent, c’est qu’une fois encore toutes les règles soient bafouées et que la mort arrive sans qu’ils ne la reconnaissent, sans qu’ils ne puissent l’affronter. Les insurgés ne se respectent même pas eux-mêmes. Le suicide, qu’ils pratiquent est un mode de combat efficace mais sans lendemain. La jeunesse est consommée dans une lutte qui n’est pas la sienne. Les Madrasas du Pakistan envoient à la mort des gamins de 15 ou 16 ans avec la promesse du paradis des martyrs. Martyrs, ils le sont bien, mais martyrs d’un Coran dévoyé au service d’un appétit de pouvoir et de violence jamais égalé. La population dans laquelle ils se cachent est sous la terreur, elle ne s’identifie pas à ce mode d’action lâche. La fierté pashtoun s’accorde mal de ces suicides aveugles et la menace qui pèse sur les femmes, elles aussi victimes n’est acceptée que sous la contrainte des chefs de guerre.
Ce soir, moi non plus je ne dormirai pas. Mes équipes sont sous le feu et tant qu’elles ne seront pas rentrées sur la base, je guetterai toutes les nouvelles et la feuille de suivi des événements. Ils rentreront dans quelques jours, éreintés, épuisés, crasseux et soulagés. J’écouterai leur récit et leur compte-rendu. Une bière fraiche leur semblera une source de jouvence. Elles sont six dans le réfrigérateur, une pour chacun. Espérons que chacun savourera la sienne.

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Comments
One Response to “Lettre du Front #4”
  1. bonjour,

    veuillez me pardonner, mais , le fardeau de mes maladies, fait que j’ai des absences forcées et ne peut écrire …. gros handicap des poignets ((maladie de Kienböck … ))

    mais je vous lis, et une phrase résume assez bien la mentalité française en ce moment.

    triste époque que celle pendant laquelle une population délaisse ses défenseurs, mais nous sommes plus forts que ça !!!

    cette phrase résume assez bien cette situation :
    «  »Votre absence de réponse, Monsieur le Maire m’attriste mais ne me surprend pas. Vous êtes, finalement, vous aussi comme la majorité des Français et ce qu’il advient de vos compatriotes ne vous concerne que peu. » »

    je ne saurais dire mieux !

    quoi qu’il en soit, soyez fiers, en tous cas, nous qui sommes ici, en France, les bleus, les anciens , les retraités, pensons bien fort à vous !!!!

    Courage et revenez nous TOUS ….

    et un grand MERCI à celui qui nous donne de vos nouvelles ….. car si nous comptions sur la presse dévoyée, préoccupée de décortiquer des phrases et situations dérisoires, nous n’en aurions pas…
    aussi continuez le combat vous aussi !!!

    MERCI

    patrick

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