Lettre du Front #3


Dans quelques jours cela fera 3 mois que je suis en Afghanistan, trois lettres déjà, et mon propos sera toujours le même ; vous dire et décrire ce que nous, vos concitoyens, vivons, ce que la presse ne dira jamais, ce qui n’a rien de fantastique, notre quotidien qui ne fera jamais un scoop. Je n’ai aucun but, aucun objectif, juste rapporter ce que vois et ce que je vis. Il ne s’agit pas de justifier quoi que ce soit. J’espère seulement que l’on sache.
L’Afghanistan est assurément le pays le plus complexe que l’on puisse imaginer. La vraie et première question qu’il convient de se poser est : l’Afghanistan existe-t-il ? Le nombre de langues est infini, leur imbrication est inextricable. Dans la même vallée trois langues se côtoient sans se mélanger. Dans le fond de vallée, on parle Pashto, sur les flancs de la montagne, c’est le Pashaï qui se pratique d’un coté comme de l’autre, dans la haute vallée c’est le Pachakhan. Chaque communauté, donc chaque langue, a ses écoles. Il ne sert à rien de parler la langue de l’autre, on ne se mélange pas. Il convient de rappeler que le trésor archéologique afghan, trouvé dans une tombe, pas loin d’où nous sommes, se compose d’ors indiens, de laques chinoises et de verreries romaines, rien de vraiment afghan dans tout cela, juste la preuve que ce pays est avant tout un pays de passage. De Gaulle se demandait, sous forme de boutade, comment gouverner un pays qui a 365 sortes de fromages, ici il convient de se demander, sans plaisanterie, aucune, comment gouverner un pays de 365 ethnies incompatibles entre-elles. Chacune est persuadée qu’elle seule a le droit du sol et que l’autre est l’envahisseur qui doit être chassé. Pour les insurgés, le seul moment de cohésion locale est pour lutter contre les forces de la coalition qui, elles, sont identifiées par tous comme étrangères et indésirables. Dans ce difficile jeu de pouvoir, tous les coups sont permis, l’emploi des enfants, les otages par familles entières, la lettre de menace sur la porte de la mosquée, le chantage, rien n’est épargné. Il est vrai que dans la guerre civile ou dans l’insurrection idéologique, tout est possible. Le frère prend les armes contre son propre frère, le fils contre le père, il n’y a plus de tabou, plus de limite. Notre technologie est impuissante contre ces combattants sans limite. Contre cet obscurantisme idéologique, nous combattons une main dans le dos parce que la victoire des seules armes serait éphémère. Il ne s’agit pas que d’en obtenir le silence mais beaucoup plus que cela. Leurs armes ne sont pas et ne peuvent pas être les nôtres et refuser de les employer est la condition sine qua none pour ne pas y laisser notre âme.
Malgré nos moyens lourds et sophistiqués, chaque jour apporte sa dose de danger. La technologie a des limites quand l’imagination n’en a pas et l’imprévu a ceci de particulier qu’il n’est pas prévisible. Sans cesse sur nos gardes, sans cesse aux aguets, nous vivons, même en zone de sécurité avec notre arme au coté. Sur nos bases, nous côtoyons nos frères d’armes afghans. Il est difficile de ne pas craindre celui qu’on croise quand on sait que l’insurrection s’insinue jusque dans leurs rangs. Celui-ci n’est –il pas Judas ?
L’armée Afghane aussi paye un lourd tribut. La majorité de ses soldats n’a jamais connu autre chose que la guerre. Trente ans qu’on se bat pour cette terre ingrate. Heureusement, ce ne sont pas trente années de combats continus, mais ce sont trente années pendant lesquelles chaque jour n’a pas de lendemain. Sur le terrain, aussi rustiques soient-ils, ils ne ménagent pas leur peine, ils prouvent au quotidien qu’ils ne sont pas là pour la « gamelle ». Les risques qu’ils acceptent sont bien réels, comme leurs pertes. Leur motivation est profonde mais leur mode de vie est bien afghan. La planification n’est pas une notion acquise, la gestion du personnel est une contrainte occidentale, la hiérarchie est soumise aux contraintes ethniques, la logistique se limite au sac à dos individuel. Ils ne sont pas à nos côtés, c’est nous qui sommes à leur côté, eux, se battent chez eux pour des jours meilleurs. Ils nous en sont reconnaissants mais ils sont avant tout afghans et nous sommes malgré tout étrangers.
S’il y avait une polémique pour ne pas prononcer le mot de guerre qui fait politiquement peur, ici, il n’y a aucun doute. La réalité ne supporte pas les faux semblants et ce qui se passe ne peut pas être qualifié autrement. Avec tout son cortège d’incertitude, de violence et de cruauté, elle plonge un peuple entier dans la détresse sans lendemain. Nous mesurons le privilège que nous avons d’être français, nous en mesurons le prix quand nous voyons nos camarades partir, le cercueil pudiquement couvert d’un drapeau bleu blanc rouge, mais nous mesurons aussi l’ingratitude des nantis.

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Comments
4 Responses to “Lettre du Front #3”
  1. bonjour,

    (d’un ex camarade kaki qui a viré au bleu Gendarmerie …)

    comme je vous comprends, je suis en invalidité totale et définitive maintenant, depuis 7 ans aujourd’hui même !!

    donc placé en maladie 3 ans et retraite d’office ….. à souffrir, encore et encore, mais je ne suis pas là pour me plaindre, mais pour vous donner du coeur !!!

    j’ai goûté aux joies du Liban, de l’ex Yougoslavie, Sénégal, Nouvelle Calédonie (avril 88 Ouvéa), et autres Dépts outre mer, Haïti, ambassade de France à Alger, j’en passe sûrement, mais ceci pour vous dire qu’en 28 ans armée/gendarmerie confondus j’ai goûté les joies des déplacements, dans des conditions bien précaires aussi, sans cette engeance qu’est le taliban !!!!

    je suis déjà très fatigué en début d’après midi, aussi, je vous laisse pour ce jour, mais viendrai régulièrement vous lire et vous apporter mon soutien inconditionnel, et le peu de courage et de forces qu’il me reste …

    des camarades disaient que seul celui qui n’a jamais vu la mort en face peut dire qu’il ne croit en rien, aussi, je me permets de vous ajouter sur ma liste de prières ou pensées, appelez cela comme vous le voudrez !

    Courage à vous et vos frères d’arme !!! et …. nous en avons laissé assez sur ces terres étrangères, revenez TOUS . nous vous attendons …..

    RESPECT à vous, je n’ajoute pas Honneur, vous en êtes forcément doté naturellement, faisant partie des troupes françaises déplacées !!!

    Patrick

    (mes camarades militaires me surnomment  » le bleu/kaki « 

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  2. vraiment il n’y a rien à ajouter sinon que beaucoup trop de français ne se rendent pas compte qu’ils se plaignent et font sans cesse des manifs pour ça ou autre chose …….les étudiants jamais contents …….alors que vous vous savez vraiment ce qu’est la douleur la misère la détresse vous vivez cela au quotidien ,en FRANCE on joue à se faire peur on brûle les voitures ,on tue , on viole pour voir comment ça fait et aussi pour s’amuser parce qu’on s’ennuie! j’en ai la nausée.
    courage à vous ,messieurs .je vous soutiens moralement .

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