Lettre du Front #2


Dans ma dernière lettre, Monsieur le Maire, je vous parlais des femmes d’Afghanistan ainsi que de nos soldats pour lesquels je nourris une grande admiration. Mais l’Afghanistan, c’est beaucoup plus que cela.
Nous entrerons cette semaine en été, les températures vont monter à quarante degrés et plus dans la journée, les nuits heureusement sont plus fraîches, modérées par l’altitude parce que la Kapisa dans son ensemble est au-dessus de 1500 mètres d’altitude. Bientôt les moissons de printemps vont prendre fin pour laisser place à une deuxième récolte pour les zones irriguées. Si les étés sont chauds, les hivers sont rudes.

L’Afghanistan est le pays des contrastes. Contraste du fond de vallée vert avec la pente montagneuse minérale, de la chaleur sur fond de neiges éternelles, du havre de paix à coté du champ de bataille. Les hommes sont à l’image de leur paysage, rudes et sans nuances. Le visage buriné et mangé par une barbe broussailleuse, ils n’ont pas de jeunesse, tous ont des têtes de nobles vieillards. L’espérance de vie masculine n’est pourtant pas très élevée, tout au plus 45 ans. Ce ne sont ni la maladie ni le travail qui usent prématurément les corps et les esprits, la violence à elle seule y suffit. Ici, tout différent se résout à coup de Kalachnikov. La loi non écrite, le « Pashtounwali », impose cette violence. Dès son plus jeune âge, l’enfant y est accoutumé et s’y soumet. Les querelles de familles ne sont rien comparées aux querelles de tribus, les querelles de tribus ne sont rien comparées aux querelles d’ethnies. Se battre semble faire partie des activités normales de la vie quotidienne. Entre deux repas, après le travail des champs, le père et ses fils prennent leurs armes pour faire un tour, si le fils est trop jeune pour porter une arme utilement, il sera pourvoyeur ou porteur des chargeurs, si c’est contre les « roumis », les étrangers, il fera un utile bouclier. Les « barbes blanches », les anciens, censés incarner la sagesse, exhibent leurs trophées sous forme de cicatrices. Ils ont survécu, ils sont donc de redoutables combattants qu’il est plus sûr de respecter que d’affronter.
A 7 ans, l’enfant n’appartient plus à sa mère, il rejoint la communauté des hommes, sa vie de violence commence. A 12 ans, il manie la Kalashnikov entre deux parties de ballon. Comment, nous, avec notre culture occidentale pourrions-nous combattre un enfant de 12 ans ?
Toutes les décisions engageant la vie des hommes sont terriblement difficiles à prendre. Pourtant elles sont quotidiennes. Elles touchent directement ceux que nous côtoyons. Ce ne sont pas des soldats déshumanisés, de simples numéros, de la « chair à canon ». Ce sont ceux avec qui nous partageons, épaule contre épaule, les mêmes valeurs, la même foi, les mêmes rêves parfois. Et si nous sommes aujourd’hui à l’état- major, c’est que nous étions parmi eux ou devant eux et que notre expérience est maintenant requise pour concevoir les ordres. Bien souvent nous préfèrerions être dans l’action, tout à ce qu’on fait, il n’est plus temps de se poser de questions. Ce n’est pas notre rôle actuellement, aussi frustrant cela soit-il et les questions restent pour nous, opération après opération. N’écoutez pas ces sirènes de la lutte contre la hiérarchie ! Nos généraux, nos chefs en général, ne sont pas ces cerveaux froids rongés d’ambition que l’on décrit souvent, ce sont avant tout des hommes. Aucun d’entre eux n’est né avec un képi étoilé sur la tête. Ils ont tous commencé par être bébés, braillards peut être, ils ont appris à marcher, puis à courir, ils sont allés à l’école, sans doute sans grand enthousiasme plus attirés par l’action que les études sur de « noirs bouquins », ils ont été lieutenants puis capitaines, ils ont porté leur sac à dos, ils ont eu des ampoules aux pieds, ils ont eu peur aussi. Chaque fois la mort d’un de leurs soldats est un déchirement et les larmes parfois, discrètes et contenues, sont là pour en témoigner.
Aujourd’hui nous avons accompagné un jeune soldat pour son dernier vol vers la métropole, la dernière fois c’était un Lieutenant. Pour ce jeune parachutiste ce sera peut être une des rares fois où il se posera en avion, lui, plus habitué à passer la portière en vol qu’à pousser la porte de l’aéroport, plus habitué aussi à la piste de fond de vallée qu’à la piste d’atterrissage. Aura-t-il les honneurs de la nation qui le soldait ? Pas certain, mais il aura la reconnaissance de toute la communauté militaire. La ville de Charbonnières est une des rares villes que je connaisse qui inscrive les morts pour la France à son monument sans avoir arrêté cette triste liste en 1945, l’Algérie, mais aussi le Liban y figurent, je vous en remercie, Monsieur le Maire. Ces jeunes n’avaient pas moins de mérite et se sont montrés fidèles à leurs anciens par leur sacrifice. Il faut espérer, maintenant, que le titre « Afghanistan » suivi d’un nom ne vienne pas y enrichir une liste déjà trop longue.

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Comments
2 Responses to “Lettre du Front #2”
  1. Popeye dit :

    Ces lettres sont tout bonnement admirables. Qu’en a fait le maire? Les a-t-il fait publier dans le canard municipal?

    Merci de continuer la série.

    J'aime

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