Lettre du Front


Cher lecteur,

Cette semaine je publierai une fois par jour une lettre écrite par un colonel qui fut en poste en Afghanistan. Ces lettres furent écrites au maire de sa commune afin de faire par aux administrés de la réalité du terrain. De partager le calvaire des ces hommes loin de leur patrie, de leur famille. De faire comprendre aux pékins pourquoi ils se battent là bas. Pourquoi ils meurent.

Ces lettres sont dédiées au 20 soldats tombés durant la mission de ce colonel, à leurs épouses et compagnes qui ne les reverront jamais. Pour que personne ne les oublie.

Monsieur le Maire

Je suis l’un de vos administrés depuis plusieurs années et habite à […].  Après de longues conversations avec mon voisin,  j’ai cru bon de vous adresser cette courte lettre. Mon but est de donner un éclairage de l’intérieur sur l’incroyable travail de nos forces en Afghanistan, travail considérable qui est souvent occulté par les querelles politiques, certes indispensables, mais qui n’ont aucun sens pour ceux qui sont sur le terrain.
Avant de dire ce que je vois, il importe de dire qui je suis. Donc, je suis Lieutenant Colonel, c’est mon deuxième séjour en deux ans, dans ce pays difficile et tourmenté pourtant si attachant. Au sein de l’état-major en Kapisa, je suis chargé de conduire des projets de développement pour convaincre la population que nous ne sommes pas des occupants, mais surtout, à travers ceux-ci, contribuer à la crédibilisation des institutions gouvernementales et locales.
Mon travail a l’avantage de me mettre en contact direct avec la population, ce qui dans les faits est très relatif pour des raisons de sécurité. Les ONG, les agences de l’ONU, l’armée et la police Afghane comme nous même ne pouvons pas envisager de nous déplacer librement. Cela est trop dangereux. Nos unités sont régulièrement victimes des lâches mines improvisées. Bricolées avec des mélanges d’engrais et des téléphones portables, elles tuent aveuglément, nos soldats certes, mais aussi des enfants qui les ont découvertes ou pire encore qui les posent.
L’image de la femme cachée sous sa burqa bleue n’est pas une image d’Epinal. Il n’est pas envisageable qu’une femme sorte de sa « qala » à découvert. La « qala », c’est la maison locale, deux ou trois grandes pièces adossées à un mur et une grande cour avec un potager et quelques arbres fruitiers, le mur d’enceinte fait au moins quatre mètres de haut, il est en terre crue. Pour les riches, un puits, pour les autres, l’eau est puisée à la Kareze, c’est une source aménagée qu’on est allé chercher dans la montagne par une galerie dans laquelle les combattants avaient pris l’habitude de se cacher à l’époque soviétique. Elles ont été systématiquement détruites.
Ici, la femme est taboue, hors de sa qalah elle n’existe pas. Sa burqa la protège et la dissimule. Les insurgés maintenant utilisent ce vêtement, même pour dissimuler leurs morts pour ensuite nous accuser d’avoir tué des civils. Nous avons des équipes féminines pour fouiller les femmes et l’une de ces filles me racontait que fréquemment les femmes « s’oubliaient » pendant les fouilles, en signe de protestation.
Mais le pire n’est pas là, les insurgés s’entourent d’enfants pour nous tirer dessus. Ils espèrent ainsi que notre riposte en tuera, ils pourront ainsi « exploiter » l’événement. Et nos soldats sont des héros, combien se sont fait tirer dessus sans riposter ? Combien ont exposé leur vie pour ne pas risquer celles d’enfants inconnus ? Je suis admiratif de la qualité de ces jeunes, de leur maturité, de leur responsabilité devant l’adversité.
Partageant leur vie quotidienne, ils m’étonnent chaque jour. Je comprends maintenant ce que veut dire « frère d’armes ». Ce n’est pas un vain mot mais une réalité. On surprend chez eux des gestes de délicatesse qu’on ne soupçonnerait pas. La vie, ici, est dure, nous sortons lourdement chargés, entre nos effets de protection, notre ration indispensable d’eau, nos armes et nos munitions. Ce sont des charges de 30 ou 40 kilos, même plus pour certains avec une température de 35 degrés. Ils avancent ensemble, serrent les dents, mais surtout se serrent les coudes, ils savent que chacun peut compter sur l’autre mais ne laissent jamais leur part de labeur. Cela se traduit par une courtoisie entre eux, souvent touchante parce qu’elle ne vient pas d’une quelconque éducation ou formation mais de souffrances partagées. Leurs cadres ne sont pas en reste, à peine plus âgés, ils ont une responsabilité écrasante. Ils sont formés pour cela dans nos écoles, me dira – t’on, mais cela ne suffit pas. Sans démagogie, avec fermeté et surtout avec bienveillance ils veillent sur chacun de ceux qui leurs sont confiés. Je n’ai pas encore rencontré de « professionnel » froid, de « technicien du combat » tous ont des états d’âme mais tous savent les taire parce que dans le combat qu’on leur demande de mener, ils savent que leur hésitation peut coûter des vies, françaises ou Afghanes peu importe.
Je ne voudrai pas que les débats politiques, aussi indispensables soient-ils, masquent cette réalité du quotidien que je vis parmi les jeunes de la brigade parachutiste. Ici, les joies sont simples. D’où que l’on vienne, de quelque banlieue, qu’elle soit d’Est ou d’Ouest, une douche au retour de l’ « opé », une bière partagée pour finir la soirée, et ce sera une bonne journée.

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Comments
3 Responses to “Lettre du Front”
  1. Skandal dit :

    Excellente idée, que je m’empresse de reprendre !! Bien evidement, le lien renvoi chez vous…

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